J’écris contre un mur pour la première fois, sans adresse apposée à l’enveloppe, sans histoire qui fourmille dans mon ventre, sans la folie du ciel qui tombe sur mes os, comme si tout pouvait arriver mais rien ne se passe. Pour la première fois, je n’adresse pas, je pose des mots sans un visage, sans imaginer des yeux qui les lisent, sans penser au doigt sur lesquels le papier glisse, sans forcer une main à prendre la lettre, j’écris sans adresse. Les mêmes mots finalement, simplement il n’y a plus de cœur qui bat. Ils lisaient chaque phrase en y cherchant le sang dans les veines, en y cherchant l’autre. Je me tiens debout, marchant sur des œufs, entre chaque lettre, je trébuche un peu et le pavé n’existe plus, depuis bien longtemps. J’écris vers où ? Je ne sais plus, je me vidais avant, au devant de quelqu’un, pour quelqu’un. Ma parole ne porte pas grand chose, ma parole est toujours à moitié vide, comme le verre posé sur la table auquel on ne fait pas attention et qu’on ne pensera jamais à remplir à nouveau. J’écris, en écho, dans la panique que ma tête ne se vide jamais, que bientôt elle se noie, j’écris parce que je ne vois pas d’autre choses à faire ici, le monde autour ne me vit que comme aliment, nourriture rance, recyclage du serpent qui a bouffé les trois quart de sa queue. J’écris quand ma sœur accouche, mon grand-père se meure, mes frères s’enfuient, j’écris, je fuis, je meure, je ris, je pleure, enfin par ma propre idée posée sur une feuille. Sans en rendre compte autrement, sans savoir le partager, sentir les hommes un peu plus loin chaque jour et écrire, et l’écrire, mal, autrement, hoquet chronique, je tiens un stylo dans ma main. J’écris contre un mur pour la première fois.
Je me suis réveillée sans pouvoir au bout des ongles, sans savoir voir le futur, transformer l’eau en or, ramener le verre d’eau de la table à ma main, je me suis simplement réveillée, sans savoir pourquoi. On était combien à se réveiller ce matin à 10H42 ? Je trouvais ça fou. En ouvrant les yeux, je comprenais cette pièce pour la première fois, les rideaux, le papier peint, la porte close, l’ennui d’une pièce qui ne bouge pas, qui ne bouge plus ; quittée, mal éprise, chambre d’enfant qui n’en verra plus mais que l’on conserve dans l’inutilité de l’espace vacant. Je la comprenais, elle était restée sous mon observation pendant deux heures, comme un patient après une petite anesthésie générale. Et rien n’avait bougé. Même pas moi, blottie, presque au centre, dans un lit creux, sous une pléiade de cadres nostalgiques. Ceux dans lesquels on aimerait se reconnaître. Il y a des images sur les murs de la pièce vide, des images pâles, passées, extraits de souvenirs, elles en réduisent l’imaginaire. Des familles, des enfants, des tables , des gâteaux d’anniversaires, des reproductions de tableaux de maitres, un cadre tiré d’Amnesty international, le poster de l’ours polaire est rangé dans une boite, plus à propos ? Le choix était un peu absurde, je ne sais pas si le surfeur sur le mur de droite survivra à l’été prochain. La pièce est immobile, dédoublé dans un bout de miroir, je n’y lis rien de moi et pourtant j’y ai dormi pendant 18 ans. Même mon drap est froid, et me dis de partir, de laisser la pièce vide, à elle même. Je n’ai qu’à fermer la porte.
C’est un lendemain de Noel de cette année là et rien ne se porte. Et je vois le déluge ronger les miens, abrutir ma tête, me rendre prompt à la folie, à la grippe qui ronge mes muscles, au froid qui bat ma peau, mon derme, mes ongles, l’intérieure de mon nez, mon palais, je ne ressens plus rien, rien d’autre que le froid, je laisse le vent prendre ma nuque, mon épaule, mon manteau est mal fermé, je l’entrouvre, je sens mon corps lutter avec le souffle du ciel et perdre et bientôt être K.O. La route est sèche, le village est un nuage de silence, je m’y perds, je me crois sourde un instant alors que j’entends dans une rareté incommensurable, le silence de la rue qui se réveille. Je sens le vent, je vois le vide et le silence enveloppe mes tympans, c’est un lendemain de Noel et rien ne se porte, pourtant le jour se lève comme il y a 18 ans.
Il y a la solitude qui nous porte, quand nous savons que nous vivons seuls, peu importe les âmes autour, peu importe les sourires, les corps, l’amour, peu importe, la solitude est là, au milieu de nous, fantôme en automate, elle nous prend la main et nous éloigne, limbe des esprits verrouillés, il fait bon oublier et ne rêver plus qu’avec elle, plus qu’avec nous-mêmes. Dans la vulnérabilité la plus belle qui soit, sous la pluie, et l’odeur du temps en course, j’écris, contre un mur, pour ma solitude, pour saigner le bras qui heurte mes trippes, pour soulager le serpent qui serre mon cou toujours trop fort. Pour ouvrir la bouche et sentir le froid rentrer à l’intérieure de moi, et prendre mon corps, de l’intérieure et qu’il n’existe plus que ça. Et l’écrire, mal, autrement, nausée chronique des mots hantés, je tiens un stylo dans ma main. Pour la première fois, j’écris contre un mur.