Yol, la route #1 – De Venise à Athènes

Nous partons en chemin inverse…de Venise à Istanbul…nous collectons les parcours des hommes, des femmes, des familles, qui essaient de passer en Europe. Nous nous rencontrons, sur cette frontière, celle d’Est en Ouest…GRèce/Turquie. Nous rendons cette rencontre, ces histoires, les situations politiques des pays quittés des personnes que nous rencontrons. Nous sommes dans un espace, à l’intérieure de cette frontière, plaie ouverte, entre deux pays, deux continents. Entre entretiens, table ronde et ateliers… Nous interrogeons ce moment où nous pouvons parler, pris dans cette maille, sur ce que nous sommes et pouvons être ensemble.

Nous créons un ailleurs, où nous pouvons fabriquer ensemble, ceux qui vont de l’est vers l’Ouest et ceux qui voyagent de l’Ouest vers l’Est, des outils pour avancer. Témoignages, cartes, fiction, etc… Nous sommes en mouvement, à l’envers et nous cherchons.

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<<<Venise>>>Patras<<<Athenes>>>

Nous marchons à l’envers, usons nos godasses sur les sols étrangers ; sur les friches, les pavés, le marbre athénien, sous la mer. Voyage immobile à chaque embarquement en fast ferry.

Nous marchons à l’envers, le ciel à nos pieds et la mer qui menace de tomber à chacun de nos pas, nous perdons les empreintes parfois. Egarement, errance… Nous croisons des conteurs, on collecte, des mots, le son de la ville qui hurle, l’eau encore …partout, l’eau envahie nos esprits, nous marchons et rencontrons les histoires des autres. On note, on sourit, on enregistre.

La nuit tombe vite. À 20H, nous jouons au billard avec nos amis, ils sont afghans, cousins de notre frère exilé en Allemagne. Il téléphone ce soir-là, le téléphone circule entre nous, dans quatre langues, il parle à chacun…en Farsi, en Turc, en Anglais, en Grec. Nous apprenons l’hospitalité, celle de la famille, de la curiosité, on se partage là, derrière nous la télé crie «  qui veut gagner des millions » sur la chaîne afghane.

Devant l’église orthodoxe, obésité ostentatoire, elle est la plus grande de Grèce ; devant nos hôtes, nous croisons deux popes, un noir et un blanc, et cela paraît fou ici, un pope noir…

Cela paraît fou…Athènes qui paraît riche et empreinte des pays du monde, Athènes se languit devant nous en monstre raciste et avale ses étrangers pour les recracher plus loin.

Tout nous semble complexe, sans clarté. Exarchia nous garde en elle, difficile d’en sortir.

Nous marchons à l’envers, Patras nous met une claque, celle de notre folie, celle qui voudrait que nous revenions tous à la raison. Les gens récupèrent les capitaux jetés des Supermarchés, boîtes de conserves, croissants à la crème, jerricane d’huile vide… Ils deviennent casseroles, sièges, goûter partagés avec nous cette après-midi là. Ils nous invitent, ou nous nous invitons peut-être, face à la mer, dans une friche dévastée où ne sont restés debout que les Eucalyptus, tout le reste se joue au ras du sol.

Nous sommes entre les deux ports de la ville. Cette ville qui fait comme si « ils » n’existaient pas, comme s’ils n’étaient pas là, elle les rend invisibles. Cette ville qui les pousse, à l’extérieure, cette qui ville qui voudrait les cacher, les oublier.

On se bande les yeux, mais j’entends leur voix, en français pour cette fois, ils sont bien là ; certains depuis 6 mois, d’autres depuis 4 ou 5 ans. Essayant de passer, de franchir, sous un camion, par-delà les barbelés du port, ils se font casser les jambes, les dents, les bras, à chaque échec. Ils portent leur nombre de tentatives, en marque, sur leurs corps. Ils ne veulent pas qu’on les filme, ils ne veulent pas que leur famille voit leurs visages, voit ces marques là.

On marche à l’envers, passeport dans notre poche, la patte blanche, la patte blanchie. On monte sur les bateaux et on passe les mers…les mers meurtrières, les mers qu’on cauchemarde, dans l’obscurité en ossuaire anonyme.

On se cogne aux langues, on se cogne aux autres. On galère, on bredouille. Notre pote syrien, bloqué par ici, parle au moins quatre langues, selon les pays qu’il a traversés, selon les pays où il est resté pris au piège des demandes d’asile qui mettent souvent des années à aboutir…par un refus. ( il s’agit des appels à la première demande d’asile qui est presque toujours négative).

Nous marchons à l’envers, on rêve, on parle, on débat, la politique nous lie. L’intervention de NATO ( OTAN) en Afghanistan, les révolutions syriennes et tunisiennes, la situation en Algérie et au Darfour, les émeutes grecques. On discute, on pense à l’envers, ensemble. Au mauvais moment, au mauvais endroit, qu’est ce qu’on fait ? On se serre dans nos bras, on boit du thé, de la bière, on se raconte, on dit qu’on va rester en contact… Il dit qu’il faut que ça change, qu’ils sont prisonniers. On dit qu’on n’a pas de clé mais qu’on voudrait bien avoir la force ou la technique pour défoncer la porte.

« C’est sur la terre où sont posés tes pas, que se trouve le lieu où tu habites ». Proverbe grecque, philosophie ironique. « Rentrez chez vous » hurle une matronne grecque à des migrants occupants un parc, avec toute sa stupidité, son racisme et son ignorance. Ils nous disent qu’ils ne pourraient même pas revenir en arrière, qu’ils devraient repasser illégalement, les mêmes fleuves, les mêmes montagnes, les mêmes grillages. Elle n’imagine pas ça elle, elle n’imagine pas qu’ils ont honte d’être dans la rue, les hommes, les femmes, les enfants. Elle n’imagine rien, ni même qui ils sont. On traverse ce parc, tous les migrants en ont été chassés par un comité d’habitants qui ne veulent plus d’eux ici. On croise trois jeunes qui « gardent » le parc, empêchant les étrangers d’y rentrer, ils nous regardent, et lance un sombre cri hitlérien.

Nous marchons à l’envers, oubliant les hirondelles parfois, bouffés par les corbeaux de malheur. On mange un souvlaki, devant les cartes posées sur la table.

Les noms des villes défilent, celles dont on nous a parlé, celles qui sont les passages. Selon les cartes, les langues diffèrent et les noms changent…on s’y perd un peu, nous mêmes, dans ce monde, posé sur la table. Nous sommes à la moitié du voyage.

Dans un bateau, encore, nous arrivons à Mytilini.

5 réflexions sur “Yol, la route #1 – De Venise à Athènes

  1. una embrazo fuerté , de la force toujours …!!!!!!!!!!!!
    depuis la france raciste qui repousse aussi , continue a mettre des barriéres meme depuis les moindre petit quartier , plus de marché sauvage ?? ah oui ???…
    mais le bruit sauvage percutera pour pas oublié pour pas s’oublié …
    amour !!

  2. Je ne suis pas fière. Cet été j’ai marché dans vos traces pas encore empreintes, a Patras. Ils étaient deux. Deux tous jeunes hommes, avec des traces d’enfance bafouée. Nous attendions juste qu’ils passent d’un côté à l’autre du camion. Moteur allumé, prêts à repartir. Face à l’édifice miroitant, je les ai vus s’accrocher au camion, monter sur le toit. Stop. Tout le monde descend. Dégringolés du camion en braillant « italie, Italie, Italie… »
    L’embarquement était bien plus loin, dans un port tout neuf et « sécurisé ». Le camion a été fouillé, du toit aux coffres. Les papiers vérifiés trois fois. Franchement, j’ai honte.

    Impossible de m’échapper, mais je vous suis.

    marie-na

  3. A Venise, je sens l’odeur de votre passage vers la liberté, la vôtre, la leur (!)…. embarquement/débarquement, la guerre toujours, grande ou petite, l’étranglement… des Pouvoirs où qu’ils soient, avec vos images à la gorge. Courage !

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