Yol, la route #2 – Mytilini


Mytilini

On est assis dans la rue, il fait froid, en une fois, nous sommes passés de l’été à l’hiver, il n’y aura pas d’automne ici. Je réfléchis, je me perds dans les mots, dans ce que j’attends du voyage, je voudrais aller plus vite, arriver à traduire mieux ce que je vois et ce qu’ils me disent. Je pense au voyage, à cette île, et tout ce que je vois c’est la mer déchaînée, vue de la fenêtre de leur maison.

La maison-refuge

Il nous dit qu’il a mal au pied, « c’est le froid », un pied brisé par des gardes côtes quand il a essayé de passer à Patras, sous un camion. Lui, il nous dit qu’il a été jusqu’à Patras, il est resté une journée et il est reparti à Athènes. Il a vu le port, les personnes blessées, il a dit que c’était trop dangereux. Après ça, il a essayé 7 ou 8 fois de partir avec des faux documents, italiens, tchèques, portugais, … ça n’a pas encore fonctionné. Il travaille quand il peut, et dés qu’il a l’argent il achète une fausse carte et il essaie de passer à un aéroport. Pour aller où ? Allemagne, France, ça dépend des papiers, ça dépend de l’aéroport. Il paie entre 200 et 500 euros une fausse carte, la prochaine, il lui faut 1000 euros car c’est une « spéciale ».

Il travaille ici, à Mytilini, il distribue des magazines publicitaires pour une grande surface, dans la maison où il habite avec trois autres personnes « sans document », avec trois autres amis, ils sont deux à faire ce travail. Il vit ici avec un autre ami marocain et un ami afghan. H. et C.. C. travaille dans une pâtisserie, du matin au soir, il travaille tout le temps, nous le voyons en début de soirée, pour un thé rapide, chaque soir et il repart au travail. H. et Y., il distribue la publicité trois ou quatre fois par semaine, ça varie, c’est 2H 30, 3H de travail par jour, maxi 5h et la paie varie ainsi de 15 à 30 euros par jour, 3 ou 4 fois par semaine. On passe souvent dans cette maison, il fait chaud, on boit du thé, Y. me coupe les cheveux, on va se promener tous ensemble, tous les étrangers ensemble, sur cette île où tout te semble familier après une semaine. Le sourrire de la fille de l’épicière, la dame qui me fait un expresso le matin en face de la maison, les trois chiens des rues qui nous suivent partout et puis ces rues que l’on connaît maintenant, le vendeur de Souvlaki, le mec qui fait des enseignes en face du lieu occupé de Binio, on se dit bonjour « Yassas ». N. nous dit : «  Tu vois , vous vous arrivez ici et les premiers mots que vous apprenez en grec c’est Ephkaristo, Yassou, ceux que l’on vous adressent…Nous les premiers mots qu’on apprend ce ne sont que des insultes, c’est ceux là qu’on connaît en premier ».

Cette maison qu’ils habitent est payée par une association de l’île, il paie aussi l’eau, l’électricité. Y. est arrivé il y a 3 semaines, il avait été mis en contact avec H. par un ami commun égyptien, H. est là depuis un an et demi, après avoir passé deux ans à une heure de là au centre pour mineurs étrangers de Agiassos. C. est là depuis longtemps.

Le Centre Agiassos-Villa Azadi

Le centre pour mineur étranger de Agiassos a été mis en place en 2008, au moment où une loi grecque était prise pour interdire d’enfermer les mineurs étrangers en centre de rétention. Mytilini avait alors un centre de rétention bondé, avec plus de 150 personnes par pièce, des lits sur 4 étages, un espace confiné, à l’extérieure de la ville, loué par l’état à un propriétaire privé. Ce lieu est un délire représentatif de la gestion des migrants par la Grèce, par l’Europe. Quand des migrants ont commencé à arriver par Lesvos( l’île se trouve à une heure en bateau des côtes turques d’Ayvalik), l’état grec a alors mis en place tout le système administratif nécessaire pour gérer l’arrivée de migrants. Et Lesvos est alors devenue une porte d’entrée, où les Hommes savaient qu’ils pouvaient arriver et avoir le papier blanc, qui n’est rien d’autre qu’une Obligation de Quitter le Territoire, mais qui leur permet de circuler un mois en Grèce, et donc d’aller légalement à Athènes, Patras, ou vers d’autres points de passage vers l’Europe de l’Ouest. Beaucoup de gens ont ainsi commencé à arriver à Lesvos. S., une habitante de l’île, nous dira qu’à certains moments, il y avait 200 ou 300 personnes qui arrivaient chaque nuit.

Le centre pour mineur d’Agiassos est communément appelé «  Villa Azadi », Azadi signifie Liberté en langue Afghane. Nous ne pouvons pas aller à Villa Azadi, bien que nous y soyons déjà rentré il y a deux ans. Aujourd’hui, les choses ont changé. Nous venons à Agiassos, village situé à 45kms de Mytilini, dans la montagne. Au milieu de rien, le centre était un sanatorium avant. Nous venons voir N. et R. qui habitent au centre depuis un ou deux ans. Ils craignent qu’on nous voit ensemble et qu’ils se fassent virer du centre, ils ne doivent pas parler avec des « européens », car les gens de Villa Azadi ne veulent pas que des infos circulent sur le centre. Quelles infos ? Que les avocats, enseignants, médecins, qui travaillaient dans le centre depuis le départ, ont cessé d’être payés et sont partis, qu’il n y a ainsi plus de médecin, d’avocat, de cuisinier et plus de cours. Il faut compter deux semaines pour récupérer un dossier de demande d’asile, il faut faire 4kms pour aller voir le médecin du village et il faut le payer. R. et N. nous disent qu’on devrait appeler cet endroit «  Prison Break » et pas « Villa Azadi ».

«  Nous sommes prisonniers », les mêmes mots, toujours, en échos à ceux échangés sur un autre port.

Une zone d’attente

Mytilini, calme, songeuse, prise entre Grèce et Turquie, à 8h d’athènes, à 1h d’Ayvalik. Mytilini est grecque de passeport ; pour le reste… Les cris, la révolte et le feu athénien n’arrivent pas jusqu’ici, mangés par la tempête, il n’en reste que des marches, en foule mais prises de lenteur et de pacifisme calfeutrée sous la pesanteur de la terre.

Nos amis, en migration ici, ont tous des situations différentes : carte rose ( en demande d’asile), carte verte ( autorisation de travail), papier blanc ( obligation de quitter le territoire sous un mois), feuille du centre pour mineur d’Agiassos ( qui ne les autorise pas à quitter l’île)… Chacun de ces papiers leur donnent des droits et un statut différents, ils n’ont pas les mêmes possibilités de se déplacer, de travailler, ils n’ont pas les mêmes obligations, ni les mêmes restrictions. Pris dans des schémas administratifs obscènes, ils restent bloqués, sur l’île, avec peu de travail, en attente, dans une précarité qui prend forme dans le fait que demain ça peut changer. Comme si l’île était instable, mais elle est bien fixe et peu de chose bouge en réalité. Ils sont «  migrants », ici. Qu’ils soient en mouvement, demandeur d’asile en attente, détenteur de green card ou de visa à renouveler tous les deux ans, ils sont étrangers. « Les migrants » ce mot raisonne comme une catégorie, sorte de vide-poche, zone d’attente administrative, elle se traduit par la création de zone d’attente réelle dans les villes, dans ce pays, prison à ciel ouvert. Les Hommes ne sont plus d’un côté ou de l’autre de la frontière, ils sont à l’intérieure de celle-ci. De ville ou de situation de transit, on arrive à une création de réseau, quand l’urgence prend un ancrage dans le quotidien, quand le transitoire dure dix ans. Précarité permanente quand on est en attente et qu’il est difficile de décider qu’un jour on s’installe, qu’on n’attend plus, qu’on pose sa valise. Après des essais de passage avortés, après des aller-retour à chaque arrestation, après la prison, les centres de rétention. Mais comment s’installer dans un pays où l’on est insulté, tabassé, sans solution de travail de circulation ? Le point commun, ils veulent tous partir d’ici, de Grèce.

Assis à une table on discute. Et les potes marocains et afghans parlent ensemble…en grec. Ils parlent chacun plusieurs langues, français, turc, trois ou quatre langues afghanes, arabe, marocain, et au milieu de ces langues, la seule qu’ils ont pour communiquer tous ensemble c’est le grec. Celle qu’ils ont appris pour pouvoir travailler. H. allume son téléphone pour nous mettre de la musique, il passe une chanson afghane, il est marocain , c’est son pote de chambre qui lui a fait écouté et il aime bien. Aziz commence à nous raconter l’histoire d’un tableau qui est accroché au mur dans la maison, une histoire sur la guerre entre les Pachtoun et les Azara ( deux ethnies afghanes). Dans un village, tous les Azaras hommes avait été tués par des Pachtouns, et les femmes du village avaient été faites prisonières pour être mariées à des hommes pachtoun. Une d’elles a dit aux autres qu’elles préféraient mourir plutôt que de se marier avec un des hommes qui avait tué son père et son mari. Elles sont alors toutes parties en haut de la montagne voisine et se sont jetées dans le vide. Le tableau représente ce moment : une falaise, un groupe de femmes et la première qui se jette dans le vide.

N. veut rentrer, marche arrière, en flashback anachronique, il est afghan mais a grandi au Pakistan. Si on le renvoie, c’est en Afghanistan, où la situation est dangereuse pour lui et il devra passer illégalement la frontière afghano-pakistanaise pour retrouver sa famille au Pakistan. Il est fatigué de passer ces frontières où il peut perdre sa vie. Il a 20 ans. Son pote, qui a une carte rose, contrairement à lui, a 29 ans, il nous montre sa carte où il est écrit qu’il est né en 1994, il rit en nous la montrant, il rit, de l’absurdité de l’administration grecque.

On meurt, on a peur, on meut encore, rien ne marche, rien n’avance…on attend, on attend, le monde s’arrête sur cette île-là. Sans rien dans les poches, que des souvenirs en vrac, et des visions de ce que ça aurait dû être.

L’atelier

Nous traînons, errons un peu dans les rues .Entre les chiens, les bateaux, le port et les collines, les maisons abandonnées. Nous trouvons notre place, doucement.

On propose à tous ceux que l’on a croisé, de faire un atelier d’écriture ensemble. Ecrire un détail de son voyage, un moment, et on l’enregistre au son. 2 minutes chacun. Ils seront quatre à y participer, les autres pas intéressés, ou pas le temps, ou pas la tête à ça. Les langues s’entremêlent encore dans la salle que nous occupons. Chacun se pousse et prend une table, s’isole, la tête entre les mains. On traduit, on réexplique, on retraduit. L’habitude qu’ils ont de raconter toujours la même histoire à l’UNHCR (agence des Nations Unies pour les réfugiés), ou à d’autres orgas, on tente de briser cela, d’aller vers autre chose, un moment, des détails. On pensera à un film à faire ensemble, tous ensemble, ici.

«  Nous sommes des dragons, ou des œufs de dragon, personne ne peut savoir ce qu’il y a dans un œuf, avant qu’il n’éclose » dit H.

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